| RÉALITÉ ET UTOPIE DANS LA PENSÉE POLITIQUE DE ROUSSEAU |
AJJR XXXV,1959-1962Puisque je ne dispose que d'un temps limité pour traiter un vaste sujet, le seul moyen de ne pas m'égarer et de ne pas laisser égarer la discussion est de partir d'une exacte définition des termes. Je me reporte donc au Vocabulaire d'André Lalande, article Utopie, et j'y trouve les trois sens suivants : 1. Nom donné par Thomas MORUS au pays imaginaire qu'il décrit dans son ouvrage, De optimo reipublicae statu, deque nova insula Utopia (1516). 2. Se dit par extension de tous les tableaux représentant sous la forme d'une description concrète et détaillée (et souvent même comme un roman), l'organisation idéale d'une société humaine. Ex. La cité du Soleil de Campanella ; la Salente de Fénelon ; le Voyage en Icarie de Cabet, etc. 3. Par extension encore et avec une nuance péjorative très fréquente, le mot s'applique à tout idéal politique et social que l'on juge séduisant mais irréalisable, parce qu'il n'y est pas tenu compte des faits réels, de la nature de l'homme et des conditions de vie. « Ce dernier sens, précise André Lalande, retentit souvent sur les précédents et donne lieu à des sophismes par lesquels on condamne sommairement un projet ou un idéal auquel on est hostile. » Remarquons aussitôt que ce n'est que dans ce troisième sens, arbitraire et subjectif, que l'on peut parler des «utopies » de Rousseau. Pour exprimer ses idées, celui que Georges Duveau appelle un « utopiste-type» n'a jamais eu recours à l'utopie au sens formel du terme: il ne s'est pas formé de monde imaginaire en dehors de l'espace et du temps, de la géographie et de l'histoire, où il aurait légiféré à plaisir. De la sorte, il fait presque exception en un siècle où, en tant que genre littéraire, l'utopie prolifère et s'épanouit. Citons de mémoire et un peu pêle-mêle: les Sévarambes de Denis Vayrasse, la Salente de Fénelon, l'Ile de Caléiava ou Ile des hommes raisonnables de Claude Gilbert, l'Ile de la Raison et l'Ile des Esclaves de Marivaux, les Troglodytes de Montesquieu et de Lord Lyttelton, la Basiliade de Morelly, l'Ile de Dumocala de Stanislas Leszczynski et, pour ne pas allonger la liste, l'île de Tamoé, «située au-dessus du Tropique entre les 260° et 263° degrés de longitude et entre le 25° et le 26° degré de latitude méridionale » où, par la voix du sage Zamé, le marquis de Sade définit le modèle de la «civilisation douce », qu'il oppose aussi bien à la civilisation corrompue de l'Europe qu'à ce qu'il appelle « l'incivilisation » des îles voisines. Cette « utopie» d'un auteur qui, à l'instar de Laclos et à aussi juste titre que lui, se proclame admirateur et disciple de Rousseau, est peut-être la plus expressive de toutes: elle fait contrepoids non seulement au roman d'Aline et Valcour, dans lequel elle s'insère, mais à tout le reste de l'oeuvre de Sade et elle annonce, jusque dans l'inspiration de détail, les utopies fouriéristes du siècle suivant. N'oublions pas l'Eldorado où Voltaire s'est amusé à décrire, lui aussi, le meilleur des régimes, sinon des mondes, sans y fixer toutefois Candide. A la différence des « utopies » que je viens d'énumérer, les pays où s'arrête l'attention de Rousseau sont faciles à situer sur la carte : Genève, le Valais, la Corse, la Pologne, et libre à chacun d'y aller voir. Il est vrai qu'on peut décider, avant même toute enquête, qu'il y substitue son rêve au réel. « Je ne puis regarder, dit Grimm, son ouvrage sur la constitution polonaise que comme l'amusement d'un philosophe oisif qui emploie son loisir à esquisser des lois et une forme de gouvernement pour quelque utopie ». Pour cet agent des puissances co-partageantes il est évident que la Pologne, dans la mesure où elle prétend exister en tant qu'Etat, n'existe pas. «Il est un peu ridicule et honnêtement chimérique de donner un code et un esprit républicain à un peuple qui ne peut avoir que l'esprit féodal et des lois sans force » . Comme dira l'auteur d'Ubu-Roi: «la scène est en Pologne, c'està-dire nulle part ». Faudra-t-il traiter Rousseau d'utopiste pour n'en pas avoir été persuadé? Nous répondrons tout à l'heure à cette question. Quant à ce que Raymond Ruyer appelle, sans autrement préciser : « les utopies sociologiques » de Rousseau, le terme devrait s'appliquer, au premier chef, aux Valaisans et aux Montagnons, tels qu'ils sont dépeints dans la Nouvelle Héloïse et la Lettre à d'Alembert. On ne saurait contester, dans les deux cas, ni la tendance idéalisante, ni même l'inexactitude de plusieurs détails. Mais un lecteur né, comme moi, dans un village des Cévennes méridionales, au coeur du terroir que décrivaient naguère les romans de Ferdinand Fabre, reconnaît dans ces pays qui ressemblent au sien la réalité profonde dans laquelle a baigné son enfance et qui subsiste aujourd'hui encore, par lambeaux, alors que la vie des modernes cités lui paraît, par contraste, monstrueuse et absurde ou, pour parler comme Rousseau, «factice et fantastique » et, à la limite, irréelle. Dans ce mélange d'idéalisme et de réalisme, « le réalisme est de loin dominant », comme le montre Bernard Guyon, à propos de la société de Wolmar. Et au terme inacceptable d'utopie, il propose de substituer celui de « mythe», en l'appliquant à la lettre sur le Valais, un mythe, précise-t-il, soutenu « par des réflexions d'économie et de sociologie extrêmement précises ». J'hésiterais, je l'avoue, à retenir un terme quelque peu galvaudé aujourd'hui, si je n'y étais autorisé et même forcé par le Vocabulaire d'André Lalande. A l'utopie il oppose en effet le mythe, tel que l'entendait Georges Sorel, la première s'appliquant à la construction tout idéale de quelque théoricien ou rêveur isolé, le second exprimant la volonté d'un groupe qui se prépare à l'action pour détruire ce qui existe. Exemple: «pendant longtemps, le socialisme n'a guère été qu'une utopie. Grâce au mythe de la grève générale, il est devenu état d'esprit révolutionnaire». Bien entendu, je laisse à l'auteur des Réflexions sur la violence la responsabilité de cet exemple et de cette distinction. Pour m'en tenir à Rousseau, il est difficile de reconnaître en son éloge des Valaisans ou des Montagnons un mythe au sens sorélien du mot. Au lieu d'une volonté de combat, cet éloge manifeste une nostalgie, et l'idéal qui s'y reflète ne prendrait une valeur révolutionnaire que du jour où il serait suffisamment ancré dans la conscience collective pour amener une civilisation à s'interroger sur elle-même et, si possible, à rectifier ou renverser le sens de son devenir. Par contre, il est un texte dont l'interprétation peut être au moins partiellement éclairée par une référence au mythe, tel que nous venons de le définir; c'est la dédicace du Discours sur l'origine de l'Inégalité et, au-delà, toute l'attitude de Rousseau à l'égard de la République de Genève. Pour peu que l'on y regarde de près, on est amené à penser que le mythe y tient plus de place que l'utopie et ceci confirme que ce dernier terme ne peut être appliqué à Rousseau que dans son sens le plus arbitraire et le plus abusif. Ce sens n'est indiqué qu'assez tardivement dans les dictionnaires. Pour celui de Trévoux, qui renvoie à Morus et aussi à Rabelais (11,23) l'Utopie s'entend encore, comme le veut l'étymologie, d'une «région qui n'existe nulle part », mais les premiers parmi les lexicographes, les Bons Pères se hasardent à signaler que « le mot se dit quelquefois figurément d'un pays imaginaire, à l'exemple de la République de Platon ». L'Encyclopédie ne consacre pas d'article particulier au mot Utopie; le Dictionnaire de l'Académie, ne l'admet qu'en 1762 et ce n'est qu'en 1795 qu'il en développe la signification de la façon suivante : « Se dit en général d'un plan de gouvernement imaginaire, où tout est réglé pour le bonheur commun. Ex. chaque rêveur imagine une utopie. » De la fantaisie géographique le sens s'est donc déplacé vers la prétention institutionnelle, ainsi que l'attesteront les dérivés: utopique, utopiste, dès qu'ils apparaîtront, mais seulement au XIXe siècle. A leur défaut, les contemporains, témoins Voltaire et Grimm, ne se sont pas fait faute d'appliquer à Rousseau et à sa pensée des équivalents: chimérique, fabuleux, purement abstrait. Et, puisque ce rêveur, faisant exception à la règle, n'a pas forgé expressément d'utopie, on en trouve l'équivalent dans le «non-lieu» que postule le Contrat social. Ainsi en décide le comte d'Antraigues, à l'appui de l'exploit dont il se vante: Rousseau lui ayant confié un manuscrit « sur les confédérations», possibilité offerte aux petits états de résister aux prétentions des puissances, ce bizarre dépositaire a pris toutes dispositions (mais il ne dit pas lesquelles) pour que cet écrit ne soit jamais imprimé, par crainte des conséquences que de mauvais esprits n'auraient pas manqué abusivement d'en tirer contre l'autorité royale. «Comme ils l'auraient souillé, s'écrie-t-il, ceux qui, dédaignant d'étudier les écrits de ce grand homme, ont dénaturé et avili ses principes; ceux qui n'ont pas vu que le Contrat Social, ouvrage isolé et abstrait n'était applicable à aucun peuple de l'univers; ceux qui n'ont pas vu que le même Rousseau, forcé d'appliquer ses préceptes à un peuple existant en corps de nation depuis des siècles, pliait aussitôt ses principes aux anciennes institutions de ce peuple, ménageait tous les préjugés trop enracinés pour être détruits sans déchirements; qui disait, après avoir tracé le tableau le plus déplorable de la constitution dégénérée de la Pologne: corrigez, s'il se peut les abus de votre constitution; ne méprisez pas celle qui vous a faits ce que vous êtes .» Je m'excuse d'avoir rappelé par une longue citation un texte bien connu: mais celui-ci peut être considéré comme la source, le résumé et la clé de l'interprétation traditionnellement proposée de la pensée politique de Rousseau. Pour Vaughan lui-même, éditeur consciencieux mais contestable exégète, il est entendu que cette pensée se dissocie en deux secteurs, à peu près étanches. Une théorie radicale mais chimérique; une pratique raisonnable mais timorée, qui ne se réfère à la théorie que pour l'infléchir et la démentir. Sous l'effet de l'âge et de l'expérience, le législateur en vase clos du Contrat se serait converti à l'opportunisme et à un relativisme inspiré de Montesquieu. Comme beaucoup de préjugés et de lieux communs celui-ci a la vie dure, mais comme il ne résiste pas à la critique des textes, il ne nous arrêtera qu'incidemment. Beaucoup plus diverses et nuancées paraissent, en regard, les opinions des modernes sociologues ou philosophes, quand ils abordent la pensée de Rousseau à partir de la notion même d'utopie. Pour couper court, je me bornerai au témoignage très divergent des derniers en date, en me reportant aux travaux déjà mentionnés de Raymond Ruyer et de Georges Duveau . J'ai quelque scrupule à le faire en ce qui concerne ce dernier, dont la carrière et l'oeuvre appellent la plus haute estime. Mais je ne sais si on a rendu un réel service à sa mémoire, en publiant, sous forme d'ouvrage posthume et sous un titre sans doute trop ambitieux, quelques essais disparates et des notes de cours encore en état d'élaboration. Ce qu'il avance de Rousseau paraît malheureusement aussi fragile que conventionnel. Il le met sur le même plan que Morelly, «qui appartient à la famille de Jean-Jacques: c'est un Rousseau plus rèche, plus monocorde, mais ses conceptions de la nature et de la raison sont celles de Rousseau » , et prétend, sous la caution de Saint-Simon, que ceux qui avaient voulu bâtir la société selon leurs principes « avaient été acculés au désastre». Il le rapproche aussi de Lamartine, dans son «besoin de tisser des mensonges » et parce que le principe de leur génie doit être cherché dans «l'affectivité pure ». « L'oeuvre de Rousseau, conclut Duveau, toute hérissée de contradictions et médiocrement cohérente est en tant que telle, moins symbolique que sa sensibilité ». Il faudrait évidemment d'autres arguments pour nous convaincre que Rousseau représente « un utopiste type». Moins catégorique et téméraire, Raymond Ruyer est aussi mieux informé et plus précis. Rousseau ne tient dans son ouvrage qu'une assez modeste place; il n'est nommé pour la première fois qu'à la page 55, pour se voir décerner au même titre que Platon, Butler et Nietzsche, un brevet « d'authentique invention morale», mérite qui, dans son cas, fait compensation à ses «utopies sociologiques» (non autrement précisées). Mais, remarque Ruyer, «la plupart des grands inventeurs de cet ordre n'ont pas eu la moindre tentation d'écrire des utopies. Ni les prophètes hébreux, ni Tolstoï, ni Dostoïewski, ni Ghandi ne sont des utopistes». Rousseau le serait-il davantage pour s'être risqué sur le terrain de l'institution politique et de l'organisation sociale? C'est ici, qu'écartant le sentiment des experts, il convient de l'interroger lui-même. Or, en ce qui concerne l'accusation d'utopie, sa réponse ne fait point de doute. Rousseau admet et répète volontiers qu'il ne pense pas comme les autres hommes ; que ses idées étant singulières, elles peuvent être tenues d'abord pour chimériques ; qu'il cultive et utilise, avec un excès de prédilection sans doute, le paradoxe, arme essentielle de sa rhétorique, afin de frapper les esprits et d'émouvoir les consciences par ce qu'on appellerait aujourd'hui une «idée de choc» . Mais, ayant ainsi plaidé coupable, il s'élève vigoureusement contre les bévues habituellement commises à son sujet par ses détracteurs et contradicteurs, mais aussi par ses admirateurs et disciples abusifs. Mentionnons-en, d'après lui, au moins quelques catégories. Ceux qui par mauvaise foi ou simplement parce qu'ils ne savent pas lire font grand tapage autour de ses prétendues contradictions . Ceux qui étendent, hors de leur ordre ou domaine propre, l'usage de certains termes ou notions qui ne peuvent s'entendre que là . Ceux enfin qui, ignorant ou feignant d'ignorer le caractère figuratif ou le durcissement voulu de son style, prennent à la lettre la géométrie du Contrat social ou, d'une façon générale, se plaisent à «outrer ses maximes au delà de ses intentions et de la raison» . Il n'était pas inutile de rappeler ces erreurs de principe et de méthode, car elles convergent pour faire basculer l'interprétation de sa pensée dans le domaine où Rousseau ne saurait admettre qu'on la relègue: celui de l'utopie. «Évitons, s'écrie-t-il, de nous jeter dès les premiers pas dans des projets chimériques » . « Gardons-nous de n'attacher que des idées métaphysiques à un mot qui, comme celui de Loi doit être défini positivement ». Il n'entend que tintamarre dans la phraséologie de la «. grande science » et rien ne lui paraît moins évident que cette évidence qui, dans le système des physiocrates, « sert de base au despotisme légal », deux mots qui jurent d'être réunis ensemble et dont l'assemblage ne signifie rien. « Il me semble, objecte-t-il, que l'évidence ne peut jamais être dans les lois politiques et naturelles qu'en les considérant par abstraction. Dans un gouvernement particulier, que tant d'éléments divers composent, cette évidence disparaît nécessairement. Car la science du gouvernement n'est qu'une science d'applications selon les temps, les lieux et les circonstances. (...) Messieurs, permettez-moi de vous le dire, vous donnez trop de force à vos calculs et pas assez aux penchants du coeur humain et au jeu des passions. Votre système est très bon pour les gens de l'Utopie, il ne vaut rien pour les enfants d'Adam . » Il est assez amusant de voir Rousseau retourner contre ses adversaires le reproche qu'on lui a tant de fois adressé. C'est lui l'esprit singulier, l'homme à paradoxes qui se juge en droit de rappeler au bon sens ceux qui se réclament de la raison, mais « ne font que radoter à force d'être raisonnables ». Tel M. Philopolis, cet apprenti-sorcier qui ne s'aperçoit pas qu'il n'a découvert d'autre secret que celui d'accélérer la vieillesse, en vouant l'humanité à une sorte de fatalisme du progrès, alors que le progrès ne mérite son nom que s'il est dominé, contrôlé, équilibré et, s'il le faut, ralenti . «Ces mots tranchants de projets en l'air et de rêveries », dont on l'accable si volontiers, ne lui en imposent pas, car c'est par là que «la sottise routinée » tâche d'avoir prise «sur les nouvelles vues de la raison» et il en défend l'abbé de Saint-Pierre. N'empêche qu'il n'a garde de méconnaître « le défaut ordinaire » de l'abbé, qui est «de n'appliquer jamais assez bien ses vues aux hommes, aux temps et aux circonstances et d'offrir toujours, comme des facilités pour l'exécution d'un projet, des avantages qui lui servent souvent d'obstacles » ; autrement dit, de verser dans l'utopie. De l'ensemble de ces citations, dont il serait aisé de multiplier le nombre, il ressort suffisamment que pour Rousseau la politique n'est pas « une chimère de spéculation » et que, dans ce domaine aucune pensée ne mérite considération, si elle n'est en prise sur le réel. Ainsi s'explique son immuable admiration pour Montesquieu et son recours à l' Esprit des Lois, chaque fois qu'il s'agit d'envisager un problème de convenance ou d'adaptation, d'accorder à un type de gouvernement sa raison d'être et sa pleine efficacité. Si Rousseau n'a pas donné toute l'étendue qu'il envisageait d'abord à son traité des Institutions politiques, c'est, entre autres raisons, parce qu'il s'est convaincu, dès le départ, que ce traité existait déjà pratiquement et qu'il était bien inutile de le refaire. Montesquieu reste, à ses yeux, le maître du droit appliqué ou positif, et la seule réserve qu'il puisse formuler à l'égard de ce grand homme, mais elle est capitale, c'est d'avoir été conduit par le tour de son esprit ou la nature de son dessein à émietter le droit, ou plutôt à en méconnaître le fondement, et d'avoir laissé à un autre la charge, non tant complémentaire que préliminaire, d'écrire un véritable traité de «droit politique ». Car le droit, sous peine de mentir à son nom, ne saurait être réductible au fait, pas plus que le vrai au réel. Ce que l'on considère, assez approximativement, comme le platonisme essentiel à la pensée de Rousseau trouve dans ce domaine son premier champ d'application. Il convient, non certes d'ignorer le réel ni moins encore de l'écarter, mais de le dépasser, de « mettre partout la loi au-dessus des hommes », au lieu de l'abandonner à leur caprice soit dans la pratique, soit dans la spéculation. « Les fondements de l'Etat sont les mêmes dans tous les gouvernements » ne se lasse pas de répéter Rousseau. Dans la perspective qui est la sienne, depuis qu'il a pris conscience de son génie: celle de «l'homme en général », c'est pour les dégager en leur nécessaire universalité qu'il écrit le Contrat social. Puisque l'histoire de l'humanité fait partout apparaître que l'homme ne vit pas seul et pour lui seul, il fallait bien mettre en lumière le commun facteur qui préside à l'établissement, à l'organisation, au maintien, à la décadence des groupements ainsi constitués, sous leurs apparences et modalités les plus diverses: de la famille au clan, de la peuplade à la cité, de la république aux empires. L'homme étant pour Rousseau un être libre, c'est-à-dire responsable de ses actes, ce facteur ne peut être que la libre adhésion des individus rassemblés et la volonté générale qui en résulte. Certes, cette volonté générale peut s'ignorer, s'émousser, se scléroser, au point de se confondre avec une habitude acquise et un consentement routinier elle peut aussi être bafouée. Mais aucun gouvernement n'est légitime, juridiquement, mais d'abord biologiquement, s'il méconnaît la souveraineté dont il émane ou devrait émaner, si la volonté générale ne l'autorise et ne le vivifie à quelque degré, s'il ne se fonde sur le pacte ou contrat social qui en est la manifestation originelle. Rousseau n'est pas arrivé tout de suite à cette conviction : elle ne résulte pas pour lui d'une illumination, d'un acte de foi, d'une sorte de pari sur la nature de l'homme, mais de ce qu'il appelle le « bon sens » , c'est-à-dire d'une réflexion approfondie et d'une observation vérifiée. Peu importe alors que l'on ergote sur le caractère implicite ou explicite du Contrat et sur les clauses qui en résultent «bien qu'elles n'aient peut-être jamais été formellement énoncées, elles sont partout les mêmes, partout tacitement admises et reconnues ». Formulé de la sorte, le postulat sur lequel repose la pensée constructive de Rousseau répond exactement à celui sur lequel se fonde sa pensée critique: dans la perspective de l'homme convenablement « dénaturé», le pacte social se substitue à « l'état de nature», tel que le définit le deuxième Discours, dans une perspective qui reste pleinement valable pour l'homme, mal civilisé : «un état, écrivait Rousseau, qui n'existe plus, qui n'a peut-être point existé, qui probablement n'existera jamais et dont il est pourtant nécessaire d'avoir des notions justes pour bien juger de notre état présent » . Ainsi jumelées, les deux formules révèlent leur véritable caractère: non des « hypothèses de raisonnement », ni moins encore des recettes dont l'application permettrait de créer l'état ou la pacte dont précisément elles supposent ou appellent l'existence; bien plutôt des normes sur lesquelles la pensée doit se régler, des instruments de mesure destinés à fixer l'accord ou à évaluer l'écart entre le réel et le possible, le fait et le droit. En ce sens, Rousseau n'a pas tort de prétendre qu'en écrivant le Contrat social « loin de détruire tous les gouvernements, il les a tous établis». Il a assez de «bon sens », de générosité - et aussi de discrétion et de prudence - pour poser en principe que même ceux qui lui paraissent les pires témoignent à quelque degré de la volonté générale qui, au moins sous une forme larvaire, les autorise, et de la souveraineté de la loi, hors de laquelle il n'est point d'État . Tant pis pour les «Puissances » qui ne sauront pas lire dans son ouvrage le devoir de gérer et de réformer selon la justice et selon les conditions d'existence qui lui sont propres, l'état dont elles ont la charge: c'est auprès de tous, mais auprès d'elles d'abord, que Rousseau prétend jouer ce rôle d'éveilleur de conscience qui constitue sa mission la plus haute et qui exclut tout recours à la violence, toute rupture brutale avec un ordre, ou même un désordre, établis. Aucune révolution ne pourra se réclamer de lui, sinon la révolution pacifique et lucide, qui, s'accomplissant dans les esprits et les coeurs, fait du sujet un citoyen et du ministre en place un serviteur de l'État où, tant bien que mal, une nation a pris corps. C'est à ce moment que le Contrat social peut et doit devenir une sorte de manuel pratique: une nation fournira la preuve de sa dignité dans la mesure où elle pourra le considérer comme tel. De cette confrontation du réel et du vrai, de ce perpétuel va-et-vient entre le fait et le droit, le Contrat Social porte témoignage jusque dans sa structure et dans l'allure de son style. L'abstraction nécessaire y tend nécessairement vers le concret; des applications s'y déduisent mathématiquement des principes, mais elles ménagent une large place aux situations de fait. Loin de s'abandonner à ce droit pur, où se sont laissés glisser tant de ses commentateurs, Rousseau y apparaît comme un légiste aussi averti qu'on pouvait l'être en son temps des constitutions et des régimes actuels ou passés. Des exemples, dont il serait instructif de faire le dénombrement, lui servent à illustrer sa pensée soit par approximation, soit a contrario. Faut-il s'étonner qu'à la lumière impitoyable du Contrat social et bien que Rousseau se défende de donner à son traité une allure négative et polémique la plupart des régimes établis ne révèlent guère que leur infirmité ou, dans plus d'un cas, leur monstruosité? A une exception près, mais si radicale et si hautement avancée qu'il convient de s'y arrêter. On sait avec quelle force Rousseau a déclaré dans les Lettres de la Montagne qu'il existait au moins un gouvernement répondant à son modèle et que ce gouvernement était celui de Genève. Les termes dont il se sert pour l'affirmer nous ramènent au coeur de notre sujet. «Eh Monsieur, s'écrie-t-il, si je n'avais fait qu'un système, vous êtes sûr qu'on n'aurait rien dit : on se fût contenté de reléguer le Contrat social avec la République de Platon, l'Utopie et les Sévarambes dans le pays des chimères. Mais je peignais un objet existant...» . Prise à la lettre, cette dernière affirmation et le développement qui l'étaye ont été jugés inacceptables par les mieux informés des commentateurs de Rousseau. Que le Contrat social ne puisse être strictement tenu pour un livre d'inspiration ou d'intention genevoise, c'est ce qu'implique la nature même de ce traité. En conviant le lecteur à chercher à Genève la source et la clé de ses idées politiques, Rousseau n'aurait guère formulé, à des intentions défensives ou polémiques, qu'un de ces paradoxes qui lui sont coutumiers. «Cette thèse, déclare Robert Derathé, ne résiste pas à un examen sérieux et doit être reléguée parmi les légendes qui encombrent encore l'histoire du rousseauisme », et sa démonstration, d'ordre essentiellement philosophique et juridique, recoupe et confirme la démonstration d'ordre historique, savamment ordonnée par J. S. Spink . On ne saurait battre en brèche les conclusions d'un travail bien fait, ni mettre en doute l'écart qui sépare la Genève idéale (utopique? mythique?) dont Rousseau fait le répondant du Contrat, et le gouvernement genevois, tel qu'il fonctionnait de son temps ou même tel qu'il avait toujours existé, selon une pratique deux fois séculaire. Le seul point qui reste en question est de savoir si Rousseau a été ou non averti et conscient de cet écart. Là, nos auteurs s'avancent beaucoup, lorsqu'ils affirment que «la cité démocratique de Genève n'a jamais existé que dans l'imagination de Rousseau », et qu'en renonçant à sa qualité de citoyen il finit par reconnaître «ingénûment», qu'elle se réduisait à une conception de son esprit et que «cette conception était fausse» . L'ignorance, l'aveuglement et l'ingénuité, ainsi complaisamment attribués à Rousseau, ne relèveraient-ils pas, à leur tour, de la chimère? « Il y a trente ans que je travaille à mériter de vous offrir un hommage public», écrit Rousseau dès la troisième ligne de la Dédicace qu'il date de Chambéry, le 12 juin 1754 et qu'il rédige à l'intention de la «République de Genève» et, très particulièrement, à celle des «Magnifiques, très honorés et souverains seigneurs» qui en ont la charge. Trente ans: pas plus qu'aucun de ceux qu'il avance dans les Confessions, ce chiffre n'a été fixé à la légère, et le décompte nous renvoie à l'automne de 1724, époque où Jean-Jacques, après avoir reçu du pasteur Lambercier sa première instruction religieuse, pouvait considérer qu'il allait commencer chez M.Masseron, greffier de la Ville, son apprentissage de citoyen. Même si cet apprentissage a momentanément, comme les autres, assez mal tourné, Rousseau n'a cessé de le poursuivre: il représentait pour lui un devoir d'État et aussi un legs de famille et, comme tel, il s'inscrivait dans cette révolution larvée, coupée de crises violentes, où vivait Genève, depuis le début du XVIIIe siècle. L'exemple de son grand-père et de son père, dont le demi-exil s'explique, au moins en partie, par la politique, le lie à ce parti des «Représentants» qui, en s'opposant par tous les moyens légaux et, parfois, même illégaux, aux usurpations du « Prince» sur le « Souverain», ne cesse de revendiquer pour le peuple assemblé en Conseil Général la plénitude du pouvoir institutionnel et législatif, pratiquement confisqué par les oligarques du Petit Conseil. Le droit s'opposant ainsi au fait, on se réfère aux origines; on discute âprement autour des franchises concédées en 1387 par l'évêque Adhémar Fabri ou des édits attribués à Calvin. Il suffit de lire attentivement le Verger de Madame de Warens et, surtout, l'Épître à Parisot, pour se convaincre que l'idéalisme manifesté par Rousseau dans sa nostalgie genevoise pourrait avoir des origines moins idéales que cette nostalgie. Pas plus qu'aucun des «Représentants», Rousseau ne saurait admettre que sa qualité de citoyen «membre du Souverain», se réduise décidément à une phraséologie «vide de sens» , depuis 1738, c'est-à-dire depuis l'échec du parti populaire, animé par Micheli du Crest. Sans doute est-il d'accord avec beaucoup de ses amis pour condamner l'entreprise de cet agitateur et la guerre civile qui a failli en résulter: c'est que, tout à l'opposé de Machiavel et du Cardinal de Retz, qui ne connaissait de gloire plus haute que celle de chef de parti, l'auteur du Contrat social considère qu'un Etat qui se divise est condamné à périr et que l'unité de fait doit en être sauvegardée à tout prix, en attendant qu'elle retrouve sa pleine justification de droit. On peut discuter du réalisme de cette attitude et de ses chances de succès, mais on ne peut contester qu'elle a dicté à Rousseau sa ligne de conduite dans les affaires de sa patrie, jusqu'à sa démission de citoyen. Par la réflexion et la lecture, on le trouvait, dès les années des Charmettes, occupé à garder le contact avec Genève. On le trouve ensuite soucieux de vivifier et de personnaliser ce contact. Le premier billet que nous avons conservé, parmi ceux qu'il échangeait avec Toussaint-Pierre Lenieps, date de janvier 1752, mais laisse entrevoir des relations déjà anciennes et familières. Par l'intermédiaire de ce banquier condamné au bannissement perpétuel pour ses liaisons avec Micheli du Crest, Rousseau se trouvait en contact avec le refuge genevois de Paris, c'est-à-dire avec la fraction la plus irréductible du parti populaire. Mais loin de se laisser convertir par Lenieps à l'action clandestine et violente, il travailla à le réconcilier avec De Luc, c'est-à-dire avec ceux des «Représentants» qui, restés à Genève, n'y menaient d'autre combat que celui de l'opposition légale. Ce rôle de conciliateur répondait à ses principes: ne compter que sur la volonté et la bonne volonté générales; faire l'unanimité, non sur un programme de réformes, mais sur une définition de l'État. C'est à ce dessein et, si l'on veut, à cette illusion que répond la Dédicace du second Discours: la gloire ambitionnée par Rousseau, dans la première assurance de son génie et la première évidence de son succès, fut de reparaître dans sa patrie comme un prince de paix. Mais le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il fut encouragé à faire ainsi des avances et des sondages. Ce qui répondait en lui à un sentiment sincère pouvait aussi bien passer pour une manœuvre. La Genève idéale de la Dédicace contrastait à tel point avec la Genève réelle que la seule juxtaposition de ces deux images prenait « l'air d'une ironie perpétuelle» . Certes l'ironie, pas plus que l'humour, n'est étrangère à Rousseau; mais cette fois, elle fut vraisemblablement de la pire espèce: involontaire. Si les «Représentants» s'enthousiasmèrent, les « Négatifs» lurent sous le dithyrambe la censure, sous l'hyperbole leur condamnation, et ils agirent en conséquence. Déçu dans une espérance trop haute, Rousseau réagit en prenant encore de la hauteur. Dans sa conception et sa mise en oeuvre, le Contrat social dépassera de beaucoup Genève, sans toutefois l'oublier. Elle reparaît chaque fois que Rousseau a besoin d'un moyen terme entre le réel et le vrai: il le trouve dans le « mythe genevois » qu'il vient de créer, non sur la pente de l'idée pure, mais selon une histoire vécue, avec l'audience, sinon la complicité, d'un parti. Au lieu de suivre la méthode habituelle aux commentateurs du Contrat social et de raisonner sur des intentions - après tout, disait Alceste, «on ne voit pas les coeurs » - il convient de substituer à cette métaphysique une recherche de fait: comment l'opinion genevoise a-t-elle accueilli et interprété le Contrat social? On peut tenir pour assuré que ce qui pouvait passer ailleurs pour une «chimère de spéculation» prit dans la patrie de Rousseau une signification immédiate et concrète. Tandis que le parti populaire trouvait dans un ouvrage qu'on s'arrachait d'enthousiasme « l'arsenal de la liberté » , les notables y voyaient un manifeste révolutionnaire, l'annonce ou la relance de l'entreprise insurrectionnelle dont, après l'échec des chefs de faction: Pierre Fatio et Micheli du Crest, un doctrinaire se faisait l'instrument, conscient on inconscient. Cette conviction ancrée au coeur des oligarques leur inspira une contre-manoeuvre dont, si l'on fait abstraction de toute considération morale, il convient d'admirer l'efficacité: mettre sous le boisseau le Contrat social, condamné somme toute par prétérition, et porter le débat en place publique exclusivement sur la Profession de Foi. Le scrupule religieux, ému dans les âmes simples, vient ainsi au secours de l'intérêt de caste ou de la raison d'État. Certains silences prennent alors valeur de présomption, sinon de preuve. Les réquisitions politiques du procureur général Tronchin restèrent enfouies dans les registres du Petit Conseil: rien n'en transpira dans ses Lettres de la Campagne. Encore ce très habile homme s'était-il gardé, même entre initiés, de donner un développement excessif aux trois griefs nommément retenus par lui contre le Contrat social: la souveraineté identifiée avec la volonté populaire que rien ne peut lier, pas même le contrat; la conception même de ce contrat envisagé sous une forme tout idéale et non comme une convention juridique passée entre le peuple et ses chefs; la convocation d'assemblées périodiques, destinées à contrôler le gouvernement, au lieu de se réduire à un rôle décoratif . Ces griefs, que l'on retrouve dans les correspondances échangées à l'époque par les Dupan, Tronchin et autres notables, se précisent et s'avivent sous la plume d'un «négatif » maladroit comme l'auditeur Pierre Naville, très médiocre philosophe et juriste, mais naïf témoin des alarmes provoquées parmi les siens par un livre dont il dénonçait, assez contradictoirement, «l'inutilité et le danger» . Le Contrat social est inutile, puisqu'il est pratiquement impossible au souverain d'exercer ses droits, sinon dans une cité très petite, et que Genève a grandi; dangereux, puisque le souverain magnifié se dressera inévitablement contre le prince et prendra barre sur lui. L'acte de médiation de 1738 lui en ménage au moins une occasion: si cet acte «refuse expressément au peuple le droit de faire des lois » ; il lui concède du moins, en son article 42, la promesse d'une codification. «Pour que chacun, spécifie cet article, connaisse les lois de l'Etat et s'y soumette avec plus de docilité, il en sera fait le plus tôt que faire se pourra un Code général imprimé qui renfermera tous les édits et réglements ». Aucune suite n'ayant été donnée à ces dispositions, en dépit des protestations réitérées du parti populaire, Genève n'a toujours pas de constitution écrite: une place y est libre pour ce législateur que Naville voit - et pour cause - sous les apparences d'un «compilateur des Lois » . D'aucuns trouveront sans doute que c'est ramener à une optique bien mesquine le sublime d'un chapitre où Rousseau se cherche des précurseurs en Lycurgue et Numa. Mais il nomme aussi Calvin et pense au nouveau Calvin qu'appelle nécessairement la situation de sa patrie. Sans doute n'est-il pas « étranger » comme son illustre prédécesseur, mais il s'est assez éloigné de Genève pour se vouloir étranger à ses querelles, y jouer un rôle d'arbitre et de législateur. Dans cette assurance ou cette présomption, se reflète la « grande âme » qui, selon lui, constitue « le vrai miracle » par lequel le législateur moderne doit authentifier sa mission. Hélas! cette grandeur d'âme n'aura, une fois encore, d'autre possibilité de s'illustrer que négative: Rousseau se dérobe à Genève, puisque Genève se dérobe à lui. Mais doit-on considérer comme un utopiste celui qui, amené à vérifier que «l'action n'est pas la sœur du rêve», ni même la fille de l'espoir, refuse d'en tirer comme conséquence qu'il faut désavouer le rêve et bafouer l'espoir? Rousseau laisse ses idées mûrir dans le réel, où elles ont pris racine, et confie à ses héritiers non le soin de «mettre en œuvre» le Contrat social, mais d'approfondir à sa lecture leur conscience de citoyens. Je m'excuse de m'être arrêté si longtemps à l'exemple de Genève: c'est que, de quelque façon qu'on le considère, il révèle un aspect pragmatique, sinon pratique, du Contrat Social, auquel la critique doit se montrer sensible, sous peine de méconnaître le caractère de ce traité. La contre-épreuve donne des résultats semblables: il faut être frappé de cécité pour n'apercevoir pas que la politique appliquée de Rousseau, et notamment ses projets pour la Corse et la Pologne, ne peuvent être interprétés qu'en liaison avec sa théorie politique. Le seul chapitre VII du Gouvernement de Pologne: Des moyens de maintenir la constitution, se réfère quatre fois au Contrat social, de la façon la plus formelle , et le commentaire des Considérations oblige à préciser, à plus de vingt reprises, une référence implicite. Il en va de même pour la Corse. Si bien que les tenants de l'utopie pourraient être tentés d'en tirer argument : en porte-à-faux entre un dogmatisme abstrait et un opportunisme inconsistant, les conseils et projets de Rousseau se réduiraient à des instructions chimériques et seraient voués au néant. C'est bien dans cette conviction que la plupart des commentateurs ne leur ont guère accordé qu'un intérêt de curiosité: Mais procéder de la sorte implique une pétition de principes: de même qu'un examen attentif du Contrat interdit de le reléguer en Utopie, de même une enquête quelque peu serrée sur les motivations et la genèse des deux projets annexes conduit à reverser sur de dédaigneux exégètes l'ignorance et la naïveté qu'ils ont si légèrement attribuées à Rousseau. Comment celui-ci, dont on s'accorde à considérer la méfiance comme maladive, aurait-il pu se lancer en aveugle dans des entreprises ardues et précaires? Comment aurait-il pu se laisser forcer la main pour des consultations de complaisance ou de parade? En fait, dans les deux cas, il a pris son rôle d'autant plus au sérieux qu'il était parfaitement conscient des difficultés de sa tâche et même de sa vanité, au moins apparente. Il le dit et le répète à son informateur Buttafuoco, qui n'est peut-être qu'un agent double, puisque ce démarcheur se présente à lui comme un émissaire de Paoli et un confident de Choiseul. « Vous m'avouerez, lui écrit-il, qu'il n'est pas encourageant pour un aussi grand travail de l'entreprendre sans savoir s'il peut avoir son usage, même en le supposant bon . » Tout repose sur une certitude: « Les Corses n'ont (désormais) rien à craindre de Gênes», et sur une hypothèse - combien fragile! - : au sortir de la guerre de sept ans, les visées qu'ont sur leur île les puissances antagonistes, France et Angleterre, vont peut-être assurer à la Corse, au moins pour quelques années, un état sinon un statut de neutralité, analogue à celui dont bénéficiaient les cantons suisses. Ce ne sont pas les garanties dont se targue Buttafuoco qui peuvent y changer grand-chose! Plus que par sa mauvaise foi, la politique de Choiseul surprendra Rousseau par son dynamisme, de même que celle de l'Angleterre par sa passivité. En fait, la Corse sera annexée par la France, bien avant que soit expiré le délai des trois ans d'études et de recherches qu'il s'était fixé pour présenter à Paoli et à ses amis «un plan complet d'institution». Si, sans plus attendre, il se risque à leur proposer ses idées «sous une forme provisionnelle » , c'est sans doute par sympathie pour ces patriotes, mais surtout pour remplir un engagement qu'il s'était fixé à lui-même et afin de montrer que les spéculations du Contrat pouvaient être appliquées à l'institution d'un pays que ce traité désignait comme le seul en Europe encore « capable de législation » . L'hypothèque politique étant levée et la Corse étant laissée, au moins pour un temps, hors du champ des rivalités des puissances, toutes les conditions: ethniques, géographiques, morales, économiques, se trouvent réunies dans une île qui n'est pas au pays du rêve, pour qu'y prenne corps «l'état démocratique » intrinsèquement lié, dans l'esprit de Rousseau, à ce qu'il appelle «le système rustique» . Sans entrer dans le détail du projet qui en résulte, il suffira de constater qu'un optimisme nécessaire et même une part d'illusion et d'erreur y laissent toute leur pertinence à des vues souvent profondes. Faute de l'avoir vérifiée sur le terrain, Rousseau s'exagère sans doute la fertilité de la Corse et son potentiel agricole ; il sait, par ouï-dire, qu'il ne sera pas commode de transformer les Corses en défricheurs et de les mettre au travail : c'est peut-être une gageure, mais non tout de même une utopie ! Il reste que leur pays ne pourra prétendre à l'indépendance que dans la mesure où il tirera de lui-même sa subsistance . Au moins dans la première phase de son développement, la Corse devra se replier sur elle-même sous peine de vassalisation, limiter les échanges et réduire la circulation de l'argent, faire du négoce même intérieur un monopole d'Etat, car, où le commerce reste libre, le marchand inévitablement, «fait la loi au cultivateur» et l'entreprise familiale agricole se trouve frappée de désaffection et de ruine . Or, c'est la seule.forme de propriété particulière qui doive être non seulement tolérée, mais encouragée, dans un Etat où tout le reste sera propriété publique et où « chacun n'aura sa part des biens communs qu'en proportion de ses services » . Mais l'agriculture, selon Rousseau, ne peut être envisagée d'abord sous l'angle du rendement et du profit : c'est essentiellement un mode de vie, une forme de civilisation, le moyen, non pas seulement de mettre un sol en valeur, mais d'y enraciner un peuple. Sans doute ce «système rustique» devra-t-il être assoupli et modifié, quand il aura atteint son premier objet: fertilisé et humanisé l'île dans toute son étendue, multiplié les hommes en multipliant leur subsistance . Tout en prévoyant et souhaitant le changement nécessaire, Rousseau se borne au «premier établissement ». Puisse-t-il être laissé à la libre décision des intéressés! L'histoire en ayant décidé autrement, Rousseau n'a pu vérifier s'il avait vu juste et si les Corses étaient «capables de législation ». Le cas de la Pologne est tout différent. Au lieu d'une nation qui aspire à naître, c'est un vieil Etat qui ne veut pas mourir. Consultants et curieux se pressent à son chevet. Sans doute la plupart d'entre eux se refusent-ils, en dépit d'une propagande intéressée, à considérer le démembrement qui se prépare comme une intervention chirurgicale qui tranchera dans le vif, afin de sauver ce qui restera de la Pologne de ses maux organiques: le fanatisme et l'anarchie. La philosophie dont se réclament les chirurgiens ne peut leurrer que des naïfs ou des fanatiques à rebours, comme Voltaire. Encore Voltaire sera-t-il déconcerté par le partage et n'y verra-t-il, comme tout le monde, que ce qu'il est en réalité: un acte de brïgandage. Mais les plus clairvoyants s'accordent à juger comme à peu près inévitable une opération que la morale réprouve mais que la politique justifie, car elle est la conséquence de l'inertie où des institutions aberrantes et monstrueuses ont maintenu la Pologne, tandis que l'Europe se modernisait. Mably est le type de ces docteurs Tant-Pis. Aux Confédérés de Bar qui viennent le consulter il rend l'hommage dû à leur patriotisme, mais il ne leur cache pas qu'il est trop tard pour que la Pologne puisse expérimenter le seul remède possible: se doter d'un gouvernement efficace, à l'exemple de ses oppresseurs. La réforme préconisée par ce « réaliste » revient donc à lui conseiller de faire amende honorable avant de disparaître, de désavouer son institution et de renier son passé. Rousseau a eu connaissance du projet de Mably, en sa forme première , et l'analyse qu'il fait de la conjoncture est au moins aussi pessimiste que la sienne. Si les conclusions qu'il en tire s'inscrivent tout à l'opposé, ce n'est pas parce qu'il cultive l'esprit de contradiction et sacrifie à son goût habituel pour le paradoxe; encore moins parce qu'il partage les illusions des Confédérés sur la sympathie agissante de l'opinion française et les secours à attendre du ministère Choiseul. Certes, il ne lui déplaît pas de faire pièce aux philosophes embrigadés au service des despotes, ni même d'entrer dans le jeu d'un ministre à la fois détesté et admiré. Le sentiment et le calcul ne sont pas étrangers à l'accueil qu'il réserve au comte Wielhorski, émissaire des Confédérés, et à la décision qu'il prend de répondre favorablement à son appel. Mais ce ne sont là que des causes secondes et, comme toujours chez Rousseau, elles s'accordent avec une raison de principe: sentiment d'un devoir à remplir et conviction raisonnée. En politique comme en morale, le fait ne prévaut jamais contre le droit et le droit, de quelque façon qu'on le prenne, est du côté des Polonais. Depuis longtemps et surtout depuis qu'un roi de Pologne lui a fait l'honneur de se ranger parmi ses contradicteurs, la Pologne a fixé, de la façon la plus positive, l'attention de Rousseau. Dans cette république où le premier magistrat a le titre de roi, où les légistes ne voient ordinairement qu'un monstre politique, il se plaît à reconnaître non certes un modèle mais un exemple de démocratie, incomplète sans doute, mais réelle, un des Etats d'Europe qui, par l'origine et la nature de leur institution, se rapproche le plus des normes posées dans le Contrat social. Plus justement encore que de Venise, on peut dire de la Pologne que «si le peuple n'y a nulle part au gouvernement la noblesse y est peuple elle-même» , et la voie y reste ouverte pour l'extension de cette démocratie nobiliaire en démocratie populaire, extension qui ne saurait être d'ailleurs que progressive, puisque pour les individus comme pour les peuples la liberté ne se décrète point, mais se mérite et s'apprend. Faute de mieux, au temps du despotisme, la Pologne a continué d'offrir à l'Europe, fût-ce dans un miroir brisé, l'image de la liberté politique, et c'est bien là, au fond, le crime ou le scandale pour lequel l'Etat polonais, en dissonance avec les « puissances », est condamné à périr. C'est une faute, certes, d'avoir trop sacrifié à l'idéal ou au fantôme de cette liberté, dont le fameux « liberum veto » n'est plus le gage, mais le fétiche. Au lieu de suivre la pente ordinaire des démocraties, qui dégénèrent ou en aristocratie ou en monarchie, celle-ci a su maintenir et étendre si radicalement les prérogatives du « Souverain » contre le « Prince», que le Prince en a été réduit à l'impuissance, autrement dit, « la constitution de la République de Pologne n'est bonne que pour un gouvernement où il n'y a rien à faire » . Hélas! il y a présentement beaucoup à faire, et Rousseau suggère, à son tour et à sa manière, quelques mesures susceptibles de ranimer ce gouvernement. Mais la réformation projetée ne saurait s'accomplir au détriment de la liberté dont il émane, et c'est là que Rousseau prend le contre-pied des politiques ordinaires et, en particulier, de Mably. Car selon lui, si une démocratie mal comprise a défait le gouvernement polonais, elle a fait la nation polonaise et c'est la nation qu'il faut considérer d'abord. Est-il besoin de préciser que le conservatisme préconisé par Rousseau n'a rien de commun que le langage avec celui des Confédérés, fondé sur le préjugé religieux et l'égoïsme de classe ? Mais l'on a eu encore plus grand tort de le confondre avec cet autre conservatisme, de prudence et de pis-aller, dont plus d'une fois Rousseau s'est plu à admettre la pratique . Au point où en est la Pologne, comment parler de précaution ou d'incommodité? Le conservatisme ne s'y impose que dans la pleine valeur du mot, dans sa pleine force de sauvegarde. Il s'agit pour les Polonais de maintenir jusqu'au bout, en sa pleine dignité, cette tradition de liberté politique qui a fait d'eux ce qu'ils sont et ce qu'ils resteront, en dépit de leurs oppresseurs ; d'infuser dans toute la nation par l'exemple, par l'école, par une sorte de contagion de générosité, le patriotisme qui en est le fruit et qui anime le sursaut des Confédérés. Rousseau trouve pour le dire des mots et des accents que lui inspire non un accès d'enthousiasme, mais une assurance familière et tranquille, celle qui donne toute leur force à des vérités de bon sens. Dans la mesure où elle dépend du « caprice de ses voisins», la Pologne est perdue. « Je ne vois, dit Rousseau, dans l'état présent des choses, qu'un seul moyen de lui donner cette consistance qui lui manque; c'est d'établir tellement la République dans le coeur des Polonais qu'elle y subsiste, malgré les efforts de ses oppresseurs; c'est là, ce me semble, l'unique asile où la force ne peut ni l'atteindre ni la détruire (...). Vous ne sauriez empêcher qu'ils ne vous engloutissent; faites au moins qu'ils ne puissent vous digérer. De quelque façon qu'on s'y prenne, avant qu'on ait donné à la Pologne tout ce qui lui manque pour être en état de résister à ses ennemis, elle en sera cent fois accablée. La vertu de ses citoyens, leur zèle patriotique, la forme particulière que des institutions nationales peuvent donner à leurs âmes, voilà le seul rempart toujours prêt à la défendre et qu'aucune armée ne saurait forcer. Si vous faites en sorte qu'un Polonais ne puisse jamais devenir un Russe, je réponds que la Russie ne subjuguera pas la Pologne » . Qui osera traiter Rousseau d'utopiste pour avoir donné aux Polonais cette assurance que l'histoire a vérifiée? Le réalisme profond qui l'inspire s'oppose au réalisme étriqué de Mably : c'est que Mably, comme tous les esprits médiocres, ne sait pas dépasser le réel pour aller au vrai et que la vérité en ce qui concerne la Pologne, comme toute nation digne de ce nom, est qu'elle constitue un « être moral » et que les forces matérielles ne prévaudront jamais contre lui. En le disant et le prédisant, Rousseau ne joue pas au prophète, comme il n'est que trop enclin à le faire. Est-il nécessaire de préciser que l'esprit prophétique dont il lui est arrivé de faire profession , ne peut que l'égarer, lorsque c'est le préjugé ou l'humeur qui l'inspire, et que les catastrophes qu'il prédisait aux Etats qu'il n'aimait pas: décrépitude de l'Angleterre, victime de son mercantilisme et de son parlementarisme, Russie subjuguée par les «Tartares», sont restées à l'état de rêveries. Mais ses vues sur la Pologne sont à l'opposé de la rêverie. Elles manifestent ce réalisme d'anticipation dont Rousseau faisait, d'accord avec le bon sens, la vertu majeure de l'homme d'État, mais d'abord du législateur. « Il ne doit pas fonder, disait-il, son jugement sur ce qu'il voit, mais sur ce qu'il prévoit » . Or ce que prévoit Rousseau pour la Pologne est apparemment le pire, et ce qu'il pouvait entretenir d'espérance ou d'illusion sur le succès des Confédérés se dissipe, à la lumière de l'événement, à mesure qu'il écrit ses Considérations. S'il s'abstient de le leur dire ouvertement, c'est pour ménager la vertu et l'honneur de leur combat: l'histoire en révélera le sens, mais, dans l'immédiat, c'est un combat sans espoir. La Pologne sera démembrée et l'Etat polonais sera rayé vraisemblablement de la carte, victime, non de son institution, mais de la loi du plus fort. Mais une nation instituée peut et doit survivre dans la disparition de l' Etat qui lui donnait corps: « Les juifs en donnent l'étonnant spectacle (...). Ils n'ont plus de chefs, et sont toujours peuple; ils n'ont plus de patrie, et sont toujours citoyens... ». Où « le juif et le chrétien s'accordent à reconnaître le doigt de Dieu », le philosophe se contente d'admirer « la force d'une législation capable de pareils prodiges... » Plus heureux que la nation juive, les Polonais ne seront cependant ni exterminés ni dispersés, car le siècle des lumières a laissé à notre temps la honte de renouer avec cette barbarie. Ils resteront, avec toute l'obstination paysanne, fixés au terroir qu'ils ont aménagé de leurs mains. Ils seront subjugués, brimés, mais on leur laissera leur religion, leur langue, leurs coutumes ancestrales, leur administration locale. Et c'est alors que « l'anarchie », dont on leur faisait tant reproche, se révélera salutaire. Ces pouvoirs inextricablement mêlés, ce souverain émietté mais toujours vivace en ces innombrables assemblées: diétines, tribunaux, dicastères, ou ce qui en subsistera, ces dignités purement décoratives, mais qui témoignent d'un glorieux passé, cet orgueil de ne pas ressembler aux autres peuples, ces querelles mêmes qui dressent les Polonais les uns contre les autres et ne les réconcilient qu'en présence de l'ennemi, cette vie politique que la démocratie nobiliaire a infusée jusque dans les plus lointains cantons, tout ce que les philosophes enfin, à l'exception du seul Rousseau, méprisaient et condamnaient, sous le nom de « sarmatisme », tout contribuera à sauvegarder l'existence et la conscience nationales. Et de même ce dédain du commerce, ce mépris des ingénieurs et des financiers, ce «système rustique», cette économie patriarcale que Rousseau avait à peine besoin de préconiser aux Polonais, tant elle était ancrée dans leur tradition: dans un pays où le moindre « dwor », à peine distinct des chaumières, permet de penser à quelque domaine de Wolmar, tout se transformera en redoute du polonisme. Décidément, les trois puissances complices pourront « engloutir » la Pologne, mais ni les Russes ni les Allemands ne pourront jamais la « digérer ». Pour s'en persuader et donner tout leur sens aux Considérations, il suffit de lire l'admirable poème où la Pologne captive trouvera son livre de raison: la «République» était véritablement «établie » au coeur de Mickiewicz, quand il écrivait Pan Tadeusz, et ce Polonais exemplaire savait bien pourquoi il admirait tant Rousseau. Décidément, la chimère est à mettre au compte de la sagesse de Mably, non de la folie de Jean-Jacques. Recommander aux Polonais, dans l'état où se présentaient les choses à la veille du partage, de rompre avec la tradition républicaine, d'équiper une armée de métier, de centraliser et de renforcer leur gouvernement, c'était non seulement les lancer dans une entreprise sans issue, mais faciliter la tâche des envahisseurs, en leur permettant de frapper à la tête, au lieu de disperser dans le vide leurs efforts. Beaucoup plus nettement que Mably, Rousseau prévoit que le démembrement se fera par étapes, qu'un répit qu'il évalue à quelque vingt ans, sera laissé, pour sauvegarder les apparences ou éviter le heurt des appétits, à un résidu d'État polonais et que ce temps devra être mis à profit aussi bien par la nation que par le gouvernement qui en aura la charge. Le protectorat russe ôtera sans doute à ce gouvernement toute possibilité d'avoir une politique autonome dans les secteurs jugés à l'ordinaire essentiels : armée, diplomatie, finances. Rousseau s'en félicite: débarrassée des mirages de la puissance, la Pologne sera libre de se vouer aux tâches qui restent possibles et qui lui importent: économie, législation, éducation. Rénovée, mais non reniée, la tradition républicaine inspirera une véritable renaissance nationale, infiniment plus précieuse que la réforme d'un gouvernement. Lorsque, vingt ans plus tard, la Pologne tombera, les armes à la main, cette renaissance se trouvera accomplie dans les domaines marqués par Rousseau et d'abord celui de l'éducation civique et nationale, dans le sens indiqué par lui; selon l'esprit, sinon la lettre des Considérations. Mais on ne peut parler d'influence, car cet esprit était l'esprit même de la Pologne. Devant une coïncidence si haute, qu'importe le détail de la réformation préconisée par Rousseau? Beaucoup de ses conseils n'étaient pas, d'ailleurs, aussi saugrenus qu'on a bien voulu le dire. Avec autant de hardiesse que de finesse, de sens psychologique que de sens politique, il avait même désigné aux Confédérés l'homme qui lui paraissait le mieux qualifié, non certes pour inspirer l'oeuvre de rénovation, mais pour lui permettre d'aboutir, et cet homme n'était autre que leur bête noire, l'homme chargé par Rulhière et les historiens qui suivront de tous les péchés de la Pologne: le roi Poniatowski. « Je sais bien, disait Rousseau, à ses consultants, que ce n'est pas le roi qu'il vous faut quand votre réforme sera faite; mais c'est peut-être l'homme qu'il vous faut pour la faire tranquillement» . Jamais le rôle joué par le dernier roi de Pologne dans la renaissance de son pays n'a été défini avec plus de justesse ni de clairvoyante simplicité. Sans doute Stanislas-Auguste avait-il assez de patriotisme et d'esprit pour l'admettre et s'en contenter. Lorsqu'en 1773, des copies des Considérations commencèrent à circuler clandestinement, il fut un de leurs premiers lecteurs. Loin d'en vouloir à Rousseau de l'avoir, à l'occasion, fort maltraité, il fit savoir à Grimm, agent de Catherine, qu'il trouvait personnellement beaucoup à admirer, à apprendre et à retenir dans un projet qui, par bien des côtés, avait l'air d'un «roman politique». Il faudrait être aveugle ou de mauvaise foi pour contester cet aspect romanesque des Considérations et, d'une façon générale, de la pensée politique de Rousseau. Disons plus franchement ses tendances à l'utopie. Il édicte et réglemente à l'infini, affecte les propositions géométriques, arrête avec une jubilation enfantine des détails de scrutin, de cérémonial ou de costume, se donne en imagination les fêtes où il rassemble le peuple, codifie des rituels de civisme. Nouveau Dracon, il décide qu'on ne verra dans l'île de Corse aucun carrosse: «les ecclésiastiques et les femmes pourront se servir de chaises à deux roues » . Le corps politique sera divisé en trois classes: aspirants, patriotes et citoyens, et les Polonais de même, sous des étiquettes en latin, plus convenables à l'air romain que l'on respire en leur pays. Jean-Jacques législateur procède souvent et parle comme un régent de collège. Après tout, les hommes ne sont-ils pas de grands enfants ? Tel sourit des insignes civiques forgés par Jean-Jacques qui regarde d'un oeil complaisant sa légion d'honneur. Et l'on se gardera d'entrer dans le jeu, en attachant une importance excessive à de petits détails fort voyants, il est vrai, et les seuls qu'aient su voir de petits esprits. Plus grave et plus troublant paraît être « l'insularisme » qu'on a signalé bien souvent comme essentiel au caractère et à la pensée de Rousseau. On ne peut le ramener chez lui - et pour cause - à la fiction quasi mécanique chez maint faiseur d'utopie, à la convention littéraire d'un genre qu'il n'a pas pratiqué; d'autant plus insidieux qu'il n'a jamais versé dans l'utopie, son utopisme a fait converger sur son cas tous les projecteurs de la psychanalyse. Et il n'est que trop vrai que Jean-Jacques semble se préoccuper d'abord de couper du monde les mondes où il s'installe, de faire le vide autour de ses institutions politiques comme autour de l'éducation d'Emile, d'isoler les Corses dans leur Méditerranée, les Valaisans dans leurs montagnes, et les Polonais dans leur fierté, au sein de leur plaine immense, ouverte aux invasions. L'autarcie qu'il préconise, les échanges qu'il abolit, la singularité dont il fait la vertu majeure d'une nation entraîneraient, pris à la lettre, un risque d'asphyxie. Mais plutôt qu'à l'analyse structurelle ou au dogmatisme politique, il est sage de penser alors à la rhétorique de Rousseau, à la forme agressive que donne son amour du paradoxe à des vérités de bon sens . Nous avons donné plusieurs exemples de bon sens dont Rousseau se targue à juste titre. Tout à l'opposé du prophétisme, l'esprit de prévision en est une des formes les plus expressives. «Il faut de loin prévoir l'avenir», répète Rousseau, en préconisant pour la Corse «une exacte police des forêts». «En fait de nouveaux établissements, dit-il encore, il ne faut pas se contenter d'en voir l'effet immédiat; il faut encore en prévoir les conséquences éloignées, mais nécessaires ». La technocratie moderne se moque bien de cet avertissement, comme de la vieille sagesse paysanne. A des formes transitoires de production, elle sacrifie des données naturelles ou ancestrales, noie des vallées sous des barrages qui seront abandonnés demain, bouleverse les terroirs et les climats, transforme les villes en fourmilières et les campagnes en déserts «touristiques », déchaîne des forces qui lui échappent, fait surgir devant l'homme de nouveaux besoins, mais lui impose de nouvelles formes d'esclavage sous les noms de rendement, de vitesse ou de confort. Capitalisme et socialisme se concurrencent et se rejoignent dans le même vertige des chiffres. «Il s'agit de convaincre tous ceux qui ne jurent que par Mammon » , déclarait cependant Rousseau. Faut-il le traiter encore d'utopiste, parce qu'il ne les a pas convaincus? Mais les sectateurs de «Mammon» n'ont pas non plus réussi à étouffer sa voix et si cette voix semble résonner aujourd'hui plus claire et plus haute, c'est sans doute parce qu'il est plus nécessaire de l'entendre. A contre-courant d'une civilisation aveugle et de ceux qu'elle a choisis pour guides, Rousseau continue de déclarer que les problèmes humains ne peuvent se poser et se régler d'abord en termes de production et de consommation, qu'il faut sans doute répartir équitablement les richesses, mais que la fin des sociétés n'est pas l'accroissement des richesses , que l'homme est essentiellement, et non secondairement, un être moral, qu'il convient de le traiter en tant que tel et qu'en conséquence il importe de substituer aux entraînements de l'économie matérialiste les dures lois et les nécessaires exigences de « l'économie politique» . A une époque de facilités et d'illusions, mais aussi de désarroi et d'angoisse, sa pensée apparaît de plus en plus comme un rappel à l'ordre et au réel. Mais la cohérence même de cette pensée implique qu'il faut l'accepter ou la rejeter en principe, sinon en bloc. Rien n'est plus vain que de prétendre «mettre en oeuvre» le Contrat social, mais rien n'est plus effronté que d'en détourner telle formule ou telle clause au gré d'une entreprise qui n'ose pas dire son nom, d'en retenir la condamnation de la démocratie parlementaire sans croire pour autant à une forme plus directe de démocratie, d'invoquer la «volonté générale » et d'y substituer une dictature de classe ou de parti. En maintes circonstances, Rousseau a été déformé et trahi par le rousseauisme. Lui qui se défendait de faire secte a eu moins à souffrir de ses détracteurs que de ses disciples. Devant des applications ou des vulgarisations caricaturales, il convient de rappeler que le corps politique tel qu'il le définissait n'est après tout qu'un «être de raison ». Le drame de notre civilisation, c'est que plus la pensée de Rousseau lui apparaît raisonnable, plus elle lui semble utopique. Mais à qui la faute? Et de quel côté est l'utopie ? On se rappelle la façon dont l'auteur de l'Émile répondait à ceux qui ne pouvaient manquer de rejeter son schéma d'éducation naturelle, au nom des difficultés de la mise en oeuvre. Leur objection, avouait-il « est forte et solide. Mais vous ai-je dit que ce fût une entreprise aisée qu'une éducation naturelle? O hommes ! est-ce ma faute si vous avez rendu difficile tout ce qui est bien? Je sens ces difficultés, j'en conviens, peut-être sont-elles insurmontables; mais toujours est-il qu'en s'appliquant à les prévenir on les prévient jusqu'à un certain point. Je montre le but qu'on se propose; je ne dis pas qu'on y puisse arriver; mais je dis que celui qui s'en approche davantage aura le mieux réussi » . Cette assurance vaut aussi pour le Contrat social et pour toute la pensée politique de Rousseau. Il ne s'agit pas de lui demander des recettes, mais de s'inspirer de son esprit. Son utopisme apparent peut et doit nous garder de la grande Utopie: celle qui, prise à la lettre, risque de précipiter une humanité aberrante dans' le néant. Jamais, à ce titre, il n'est apparu plus nécessaire, ni plus actuel. Cet objecteur de conscience fait contre-poids aux entraîneurs, qu'ils s'appellent Hegel, Marx ou Lénine. Contre tout système qui réduit l'homme à une abstraction, il revendique ce réalisme dont il faisait son premier mérite : celui d'avoir bien connu la vérité de l'homme, et il devient de plus en plus ce qu'il avait souhaité d'être: « le peintre de la nature et l'historien du coeur humain » .
M. FABRE. - Je suis tout à fait d'accord avec vous. Bien entendu, j'accepte d'appeler Rousseau utopiste à condition de s'entendre sur le sens du mot et de ne pas l'employer dans le sens de Jules Lemaître. Je voulais consacrer un développement à ce que j'aurais appelé le réalisme d'anticipation, c'est-à-dire celui qui consiste à dépasser une situation donnée. Rousseau y insiste beaucoup à plusieurs reprises. Il ne faut pas rester au ras des faits mais prévoir, non pas seulement pour gouverner mais pour instituer aussi. Il y a un réalisme de prévision chez lui qui est très différent du prophétisme qui, à vrai dire, est tout à fait capricieux. Il a prédit des tas de choses qui ne sont pas encore arrivées: l'Angleterre et la Russie, nations faussement instituées, étaient les premières condamnées à disparaître selon lui. Mais, en contraste avec ces prophéties, il y a un réalisme d'anticipation qui paraît aller très loin et qui est actuel. M. CANDAUX. - Je voulais remercier M. Fabre d'avoir apporté des définitions claires et précises au début de son exposé et je me demande, à propos de la position politique de Rousseau sur Genève, si on n'a pas là l'exemple d'une synthèse assez curieuse entre le mythe et l'utopie. Ce qui distingue surtout le mythe de l'utopie, d'après la définition de Sorel, c'est le fait que l'utopie sort d'un cerveau unique, d'un penseur, tandis que le mythe a quelque chose du phénomène social. Il exprime la volonté d'un groupe social. Souvent, il y a une part d'inconscience dans l'élaboration d'un mythe. Dans le cas de la pensée politique de Rousseau vis-à-vis de Genève, il est manifestement le réceptacle d'un mythe qui a continué de se modifier aujourd'hui et qui est parti des XVIIe et XVIIIe siècles; mythe dont le plus fameux représentant est d'Alembert, et dont un autre est l'Anglais Keith qui a fait tout un livre sur Genève, parfait exemple du mythe élaboré inconsciemment par la grâce des gens de Genève qui se sont complu à raconter à tous les voyageurs les bienfaits, la bonté du gouvernement de Genève, tout comme à Berne on élaborait, aussi inconsciemment, un mythe de la perfection du gouvernement bernois. Ce qu'il y a d'intéressant, c'est que ce mythe réapparaît un peu plus tard. Rousseau a certainement greffé une utopie là-dessus; je crois qu'à partir de ce mythe, il a fait travailler sa pensée. Il y a vraiment chez lui l'imagination d'un monde utopique. Je voudrais ajouter une seconde et brève remarque. Je vous remercie de ce que vous avez dit de la Genève de cette époque. Depuis sa jeunesse, non seulement Rousseau connaissait en gros l'histoire de sa ville, mais surtout il avait vécu la réalité politique de Genève, entendu les récits de son père. Il était Genevois et la réalité de Genève n'a pas pu lui échapper un seul instant. Il a réalisé son chef-d'oeuvre suprême peut-être en paraissant ingénu. M. FABRE. - Je vous remercie d'avoir montré comment, à certains moments, le mythe se durcit et devient révolutionnaire, tandis qu'à d'autres moments il décline, tombe, se dilate et devient inactuel. M. SPINK. - Je voudrais d'abord remercier M. Fabre d'avoir corrigé un peu la thèse de Vaughan. Il me semble que Vaughan distingue trop nettement entre la science abstraite et les applications expérimentales. Pour Vaughan, il y a deux philosophes politiques en Rousseau et je vous remercie d'avoir cherché à recréer l'unité du penseur politique. Mais je voudrais moi-même faire une distinction entre ce que vous dites à propos de Genève et ce que je pense avoir dit. Je n'ai jamais nié que Rousseau ait connu l'histoire de son pays. Il avait des connaissances genevoises à Paris. Ce que j'ai dit, c'est qu'il s'est trompé sur la réalité politique de Genève et il l'a reconnu lui-même dans les Confessions. En passant par Genève, vers 1730, il a éprouvé une très forte émotion. Il avait cru que cette modération, cette égalité de condition nécessaire à la démocratie, existaient dans sa patrie, qu'il n'y avait pas de distinction de classes à Genève, et il s'était trompé. Il n'avait pas les connaissances suffisantes pour s'opposer à Tronchin par exemple. Il fallait bien se documenter sur les édits genevois pour entreprendre une controverse avec des gens comme le procureur général. Mais qu'il ait eu des connaissances de l'histoire de son pays, cela est certain. M. FABRE. - Dans le cas de Tronchin, je crois que c'est lui qui a évité le combat et pas Rousseau, parce que Rousseau passe son temps à appeler le débat sur le terrain politique et Tronchin s'est bien gardé de révéler les motifs réels de la condamnation de Rousseau. M. SPINK. - Je crois qu'il n'a pas compris que sa position était à peu près celle de Micheli du Crest. Je pense que ce n'est pas tout à fait la même chose, car pour Micheli, c'est une question de faction. M. WAIS. - Rousseau avait conseillé aux Polonais de n'abolir en aucun cas la servitude des paysans. Est-ce qu'on peut appeler cela du réalisme? M. FABRE. - Les philosophes, cela ne leur coûtait rien de le préconiser mais il fallait une éducation préalable. Tous les pays ne sont pas mûrs, selon Rousseau, pour la liberté. De même certains hommes ne sont pas mûrs pour la liberté politique. Gardez-vous d'affranchir d'un coup les serfs polonais, il faut faire leur éducation et les amener par étapes à une pleine conscience de citoyens. Pour Rousseau, il ne fait aucun doute que la Pologne a un gouvernement légitime parce que fondé sur une démocratie, nobiliaire à vrai dire, mais on peut et on doit élargir cette démocratie. Comme il n'existe guère de bourgeoisie en Pologne, il faudra transformer la démocratie nobiliaire en démocratie populaire, mais cela doit se faire par étapes. Rousseau a été réaliste en s'opposant à l'attitude chimérique des philosophes qui demandaient l'affranchissement d'un bloc. M. MEYER. - Quel rôle attribuez-vous dans la pensée de Rousseau à la tendance archaïsante qui remonte à l'éducation qu'il s'était donnée aux Charmettes et à ses lectures postérieures ? M. FABRE. - Je crois que la science de Rousseau était assez bonne mais ne répondait pas, dans ce cas, à l'état de l'érudition de son temps. Il avait une vue mythique plus qu'historique des démocraties antiques, mais on peut en dire autant de Mably et d'autres «républicains de collège ». Rousseau était pétri d'Antiquité mais d'une Antiquité assez conventionnelle et schématisée. M. MEYER. - Est-ce que ce schématisme ne s'atténue pas à mesure que son oeuvre mûrit? Il me semble qu'il est plus prononcé dans le premier Discours. M. FABRE. - Je crois que la pensée de Rousseau, à la différence de celle de Diderot qui est en mouvement perpétuel, doit être envisagée sous une forme systématique et qu'il convient d'insister sur son unité. Mais elle a fait l'objet d'un développement progressif, ce qui a conduit Rousseau à négliger certaines articulations ou à outrer certaines positions, à des fins de parade (comme dans le 1er Discours) ou de polémique. Rousseau n'exclut pas, par exemple, l'unité du genre humain. Un jour, on y arrivera, mais cette unité suppose une volonté générale qui est le fait de la civilisation au sens propre du terme. Il faut passer par la cité et par la nation. Rousseau paraît en être resté à ce stade, afin de protester contre le «cosmopolitisme » des philosophes et la conception simpliste que Diderot se fait du «droit naturel», dans l'article qui porte ce titre. De même, dans la Profession de foi, je pense, comme M. Gouhier, qu'il a durci un peu certaines de ses thèses parce qu'il avait à prendre des positions à ce moment-là pas tellement contre Condillac que contre Helvétius et Diderot. |